Aujourd’hui, je suis un peu trop fatigué (léger mal de ventre) pour penser clairement à ma thèse, qui progresse bien qu’encore à pas de tortue.
Après l’Albatross et l’Hydre de Lerne, l’image de bestiaire qui m’a frappé plus récemment est celle de Snoopy sur sa niche, tapant et re-tapant “C’était une nuit sombre et orageuse.” Dans un épisode subséquent, il commence à accumuler les fragments: “Une porte claqua. La bonne cria. Pendant que les enfants pleuraient de faim, le roi vivait dans le luxe.” (Commentaire de Snoopy: Au deuxième chapitre, je lie le tout… Vous comprendrez que c’est cette deuxième partie que je suis en train d’écrire) Puis il entame le chapitre deux avec d’autres fragments disjoints et commente: “Je me crée des difficultés!”
Non, ça ne va pas si mal que ça. Cette image m’a fait rire plus que pleurer, ce qui, je l’espère, est plus un bon signe pour ma thèse qu’un mauvais signe pour ma santé mentale (!)

Pendant que nous parlons de fragments, et puisque beaucoup de vous me demandez mes impressions de Tanzanie, que je me sens bien incapable de vous donner de notre charmant appartement d’où, tel Snoopy sur sa niche, j’écris une bonne partie de chaque journée, alors qu’une autre partie est occupée à m’évacher dans la chaleur (l’été a sérieusement commencé, ici) et encore une autre à essayer d’organiser ledit charmant appartement (charmant à ceci près bien sûr que nous attendons toujours les rideaux pour couper le soleil. Et les tringles pour tenir les rideaux. Et les trous dans les murs de ciments pour visser les tringles. Et la perceuse pour percer les trous. Et l’électricité pour alimenter la perceuse. Et un nouveau générateur dans la ville pour faire l’électricité. Et le bateau qui vient de l’Inde pour apporter le générateur. Est-ce que ça commence à ressembler à une chanson à répondre? L’arbre est dans ses feuilles, Marion-don-dé.)

Donc, disais-je, en parlant de fragments, voici les fragments d’un dictionnaire Tanzanien sur lequel je travaille à mes moments perdus, avec quelque aide de Veena:

Trottoir
Bande irrégulière le long de la rue. Est employée par les magasins pour leur étalage, par les marchands de rues pour leur échoppe (de complets, de cartes de téléphones, d’eau de coco (q.v.)…), par des taxis ou camions pour se garer, par les gardes qui discutent, des badaux qui jouent aux dames, des mendiants en famille… Et donc parfaitement inappropriée pour la marche, et encore moins pour le trot. Les piétons adoptent donc une démarche sinueuse, sautillant du trottoir au trafic de la rue. Nous proposons “sautoir”.

Eau de coco
«La vraie raison pour laquelle nous sommes ici». (Veena)

Rideaux
Cet obscur objet du désir, comme disait Bunuel. Nous tendons à l’oublier, mais les rideaux dépendent d’infrastructure de base, telles les tringles. Les poles, hélas, doivent être installées par des fundis (q.v.) Ceux-ci, pour tout arranger, ne peuvent travailler sans électricité (q.v.)

Fundi
Mot kiswahili pour les ouvrier. Juron Tanzanien.

Electricité
Une bête étrange, sans horaire fixe bien que principalement nocturne, évidemment pas indigène à la Tanzanie. Semble apparentée au chat du Cheshire.

Horaire
Oui, oui, nous savons que nous devons en écrire un. (par exemple, pour le rationnement de l’éléctricité) Mais… vous ne vous attendez quand même pas à ce qu’en plus, nous le suivions?

Logique (VG)
L’illusion que les événements doivent suivre un cours ordonné. Laissez-la à l’aéroport. (avec de la chance, vous pourrez peut-être la récupérer au retour?)

Gratification (VG)
Ce qu’on s’attend à obtenir au travers une transaction commerciale, une interaction sociale, ou l’emploi d’infrastructures. Oubliez ça!

Gratification Immédiate (VG+MAP)
Euh… ça va bien? Pas de fièvre?

Répit
Ah. Un but plus réaliste… Enfin, on peut toujours dormir, non?

Mosquée
Un lieu de culte, où les gens vont se recueillir en silence. Sauf, bien sûr, quand le Muezzin appelle les fidèles à la prière par hauts-parleurs interposés (nullement incommodés, semble-t-il, par le manque d’éléctricité) cinq fois par jour, à partir d’un peu avant cinq heures du matin, bien assez fort pour nous réveiller au travers les fenêtres fermées ET les boules dans les oreilles.

DalaDalas (VG)
Boîtes à sardines, pleines de musique funky et de résidents aimables, qui contre toute attente vous mènent à destination pour presque rien.

Plages
Sable blanc, plein soleil, vagues douces, des familles en vacance, moins de sollicitation qu’en ville… Dis, quand-est-ce qu’on y retourne?

Gentillesse
Une constante.

Sur cette dernière note… Oui, les contacts sont encore assez difficiles. Les Tanzaniens sont en effet vraiment gentils, mais il est quand même difficile de se faire des amis: Parmi les collègues Tanzaniens de Veena, nous avons eu les meilleures conversations avec les quelques personnes ayant étudié à l’étranger. Bien sûr, l’expérience des voyages fait que nous avons plus en commun, mais combien de Tanzaniens sont dans cette situations? Plus qu’on peut penser, mais pas encore assez. Nous parvenons à sortir de notre isolation, ce qui est une bonne nouvelle, mais surtout en rencontrant d’autres wazungus (étrangers.) Pas uniquement, cela dit, et nous sommes ici pour rester encore assez longtemps, alors nous ne perdons pas espoir.

Les Tanzaniens ne sont pas seulement gentils et aimables, mais très polis; J’ajouterai que la Tanzanie commence à me rappeler le Canada d’un peu trop près. Vestiges d’un système social en phase de démantèlement néo-libéral, politesse souvent au point d’éviter tout conflit, de ne pas faire de vagues… (un comble pour un pays côtier!) Le gouvernement est paternaliste, et les gens sont assez écoeurés de la façon dont se passent les élections (surtout à Zanzibar, mais même sur le continent tout n’est pas rose pour le parti au pouvoir) mais pourtant on n’en parle qu’en termes voilés, avec un étrange mélange de colère sourde et de fatalisme. (Et je suis persuadé qu’il ne s’agit pas de peur, mais d’une hésitation à brasser la cage.) J’entends que les Zanzibaris sont plus explicites quant à leurs doléances, en particulier quant à la fédération qui n’est pas au goût de tout le monde. On sent bien qu’il s’agit d’une (autre) société distincte.

Donc… J’espère que tout va bien pour vous tous. Merci du fond du coeur pour les quelques braves ceux qui envoient des vraies réponses individuelles à mes courriels collectifs, et mes plus plates excuses si je n’y réponds que fort rarement: J’essaie encore de me concentrer sur la thèse. Mais j’apprécie beaucoup qu’on m’écrive, et quand ma vie sera plus normale (Chantal m’a assuré qu’il y a une vie après la maîtrise) je me rattraperai et je vous répondrai individuellement pour votre peine.

Tutoanana tena
(Au revoir!)
Marc-Antoine