Voyages


Le nom seul fait rêver, comme Tombouctou que nous avions presque visité au Mali; et la description de Veena m’avait fait espérer une visite exceptionnelle. En effet, le village de pierre, comme ils disent (Stone Town, par opposition à la partie de la ville de «l’autre côté» d’un bras de mer, plus pauvre, dont les bâtiments devaient à l’époque être en boue séchée, et maintenant en ciment et tôle) comporte un souk de vieux bâtiments où on entre par des portes de bois travaillé magnifiques. (Photos ici, mais je rappelle Veena a déjà pris des photos de Zanzibar lors de son premier séjour.) Mais certains des vieux bâtiments ont souffert d’avoir été convertis en logements sociaux après la révolution; et même si le développement touristique a été assez tardif pour que les gens aient une vague idée des conséquences et évitent le pire du développement sauvage, il est clair que l’influx de touristes dépasse déjà les capacités de l’île, tant sur le plan écologique que culturel.

Mais avant de poursuivre sur notre expérience, je dois donner un peu de contexte historique. Zanzibar a toujours été un port important pour le commerce sur l’océan Indien, qui était, comme la Méditerranée, un lieu d’échange de cultures et de brassage de populations. Le commerce était réglé par les vents de la mousson, qui menaient les navires d’Est en Ouest en une saison, et à l’inverse six mois plus tard; entre les deux, des périodes de calme ou de grand vent impossibles à naviguer. Les commerçants, à l’origine perses (à partir de l’an mille environ), puis arabes ou indiens, devaient donc s’installer pour six mois dans l’autre pays, et y établissaient souvent maison et famille, d’où en partie les métissages nombreux. S’y échangeaient or, ivoire, bois précieux… et déjà le commerce des esclaves. Les portugais, à la suite de Vasco de Gama, ont joyeusement pillé la côte au point de tuer un temps le commerce qui l’avait enrichi; jusqu’à ce que le sultanat d’Oman expulse les portugais au début du XVIIe siècle et installe sa capitale à Zanzibar, y construisant un fort qu’on peut encore voir, et qui a été à l’origine de ce qui deviendrait Stone Town.

À cette époque, le commerce des esclaves était devenu une des plus importantes sources de richesse du commerce de l’océan Indien; importés en grande quantité par les arabes au travers le moyen orient, et plus tard par les européens dans leurs colonies orientales. Cette histoire de l’esclavage oriental est beaucoup moins bien connue mais au moins aussi importante que le commerce triangulaire avec les Amériques. (Sur le site du marché aux esclaves, il y avait une notice expliquant le commerce triangulaire, absolument hors propos, qui illustre le manque de documentation sur l’esclavage oriental, du moins en anglais.) L’esclavage oriental a contribué au brassage des populations, cette-fois ci dans le monde arabe, où les enfants d’épouses-esclaves africaines étaient légitimes, contrairement aux enfants des maîtres européens.

Les européens, malgré leur emploi des esclaves, ont poussé pour l’abolition de l’esclavage, à commencer par le fameux Dr. Livingstone (je présume…), missionnaire et explorateur. Les Omanis, bien sûr, résistaient à cette abolition, qu’ils jugeaient d’une part hypocrite (étant donné l’emploi des esclaves dans les colonies européennes) et d’autre part justifiée moins par une visée humanitaire que par une volonté de briser un des piliers économiques de leur propre empire; et sans doute n’avaient-ils pas tort là non plus, même si les visées humanitaires de quelqu’un comme Livingstone ne font pas de doute par ailleurs. Mais les pouvoirs européens, en particulier l’Angleterre, ont fait une série de pressions sur Zanzibar pour faire cesser la traite des esclaves, alors que ce dernier était la plaque tournante de ce commerce, et donc un état indépendant fort riche (un des seuls à avoir des ambassadeurs en Europe…), et on peut supposer que les motivations politiques derrière ces pressions pouvaient être en effet moins nobles.

L’autre source de richesse de Zanzibar était le commerce des épices; le sultan Seyyid Said, sentant le vent tourner pour le commerce des esclaves, a importé des girofles en quantité, qui ont également contribué à sa fortune, au point que son successeur a pu se permettre de se détacher d’Oman. C’est le faîte du pouvoir de Zanzibar; le sultan suivant, Bargash, a vu sa fortune immense décliner alors que, d’abord, une épidémie de choléra décime la population de Zanzibar, suivie d’un cyclone qui détruisit la flotte ainsi qu’une partie importante des plantation de girofle; et peu après la perte de la flotte de Zanzibar, la marine Britannique parvient à imposer l’abolition de la traite des esclaves… Alors que les allemands prenaient le contrôle du Tanganyika, qui faisait jusqu’alors également partie de l’empire des Omanis ou au moins de sa sphère d’influence. Bargash ne peut qu’assister à la fin de son empire, tout en laissant des constructions magnifiques, mais meurt amer alors que Zanzibar devient un protectorat Britannique, et que les sultans suivants perdent tout pouvoir politique, même si les ressources de l’île (y compris le girofle) leur ont encore appartienu quelque temps.

Lorsque les britanniques accordent l’indépendance à Zanzibar (1963, deux ans après le Tanganyika), le parlement est encore dominé par les Omanis, suite à une série d’élections truquées; la majorité africaine de Zanzibar (menés par un Ougandais) se révolte l’année suivante, et la plupart des arabes et des indiens (qui, sans pouvoirs politiques, étaient néanmoins grands propriétaires suite à leur rôle dans le commerce) sont chassés ou massacrés. À la suite de cette révolte, l’économie de l’île est en lambeaux, et le nouveau président de Zanzibar accepte donc une offre d’union de Julius Nyerere, d’où naîtra la Tanzanie moderne (TANganyika+ZANzibar.)

Je passe sur l’histoire récente; la tolérance culturelle et religieuse qui est la norme en Tanzanie semble très lentement gagner Zanzibar, après des persécutions des quelques indiens encore présents dans les années 60. J’ai déjà mentionné l’importance du tourisme dans la nouvelle économie libérale, caractérisée par des prix donnés en US$. Vous avez probablement entendu les accusations de corruption lors de la dernière élection. Il n’est pas absolument certain que cette élection ait été truquée; mais sinon ce serait alors probablement la première dans ce cas depuis l’instauration (récente) du multipartisme en Tanzanie. Le parti au pouvoir, ex-socialiste, écarte systématiquement le CUF, favorable à une indépendance politique relative de Zanzibar et semble-t-il aussi à une islamisation de la politique interne, encore que le discours du CUF tourne plutôt autour de questions sociales.

Donc… Qu’est-ce que ça donne au quotidien? Je ne suis pas certain. Il est clair que Zanzibar est plus riche culturellement que Dar (je ne parlerai pas de l’ensemble de la Tanzanie, bien trop diverse.) Dans la «maison des merveilles», un bâtiment élégant, à l’architecture hybride, avec tous les conforts modernes d’alors, créé par le Sultan Bargash, se trouve maintenant un musée excellent dans l’ensemble, avec entre autres une reconstitution d’un ancien type de bateau dont le bois est cousu plutôt que cloué, ce qui lui permet de mieux résister à des collisions avec les massifs de coraux (et, selon la légende, d’éviter de perdre ses clous auprès d’un mythique aimant sous-marin…) Oh, il y avait aussi une lampe d’Aladin, qu’on annonce complète avec génie ;-) Il y a aussi de nombreuses traces de l’époque où Zanzibar était une plaque tournante du commerce maritime, dont par exemple un bol de porcelaine chinoise remarquable tant par sa taille que sa qualité.

Au soir, dans un restaurant nommé d’après Freddy Mercury (du groupe Queen, eh oui, il était Zanzibari), nous avons enfin entendu un concert de taarab, une forme de musique Zanzibari qui rappelle surtout la musique classique arabe, mais avec de nombreux échos… pas nettement africains, mais en fait d’un peu partout dans le monde. (Sans compter les récentes fusions avec le rap ou le Jazz! Mais le concert auquel nous avons assisté était plus classique.) Nous sommes revenus enchantés. On vous fera écouter les CDs à notre retour. En attendant: description et extraits.

Le lendemain, veille de Noël, après avoir visité l’ancien marché aux esclaves (converti en cathédrale anglicane, avec des appliqués de cuivre superbes derrière l’autel; mais il ont conservé quelques-unes des anciennes cellules, où le sentiment de claustrophobie le dispute à l’horreur…) nous avons magasiné un peu: comme dans tout lieu touristique, on trouve de tout; vêtements indiens, bijoux arabes, épices de partout… Au fond, ce qui est vraiment Zanzibari, c’est justement le mélange. Mais disons que nous sommes surtout contents de nos achats musicaux, les plus représentatifs. Mais j’avais aussi besoin d’un nouveau pantalon plus léger, mes vieux jeans, au demeurant râpés, sont un peu lourds pour l’été Tanzanien! Ah oui, l’été est là. Veena a plus de difficultés que moi, quand le climat devient étouffant; chez nous ça va encore, car l’appartement est merveilleusement aéré, mais nous sommes tombés sur un hôtel médiocre et insuffisamment ventilé, et j’avoue que j’ai moi-même eu quelques moments d’abattement climatique. (Tandis que vous gelez, semble-t-il…) Il faut dire que s’y est ajouté un peu de manque de sommeil: Nous étions contents de constater que notre hôtel était à l’écart des mosquées, mais hélas, pour sonore qu’il puisse être, le muezzin n’est pas aussi persistant qu’un banal coq… Il y avait une quelconque basse-cour dans les environs, et pour ceux qui n’en ont pas souvent eu l’expérience, le mythe qui veut que le coq chante au lever du soleil néglige de préciser qu’il chante aussi assez longtemps auparavant et encore plus longtemps par la suite. (Sales bêtes!)

Nous avons fait un extra pour le souper de Noël au SweetEazy, un des très bons restaus du coin, où on nous avait promis que l’orchestre nous donnerait de la musique africaine; mais si nous avons très bien mangé, musicalement nous avons été franchement déçus, il s’agissait de standards américains, bien que quelques-unes aient été traduites en Swahili. Bof. Nous savions que le Mercury nous donnerait des cantiques de Noël, et nous n’étions pas partants; un peu déconnecté dans une île musulmane. Bon, il y a bien une ou deux églises, nous avons failli aller écouter la messe en Swahili… Nous avons fini par trouver un bar local en plein air, peuplé presque exclusivement d’africains, où le DJ donnait résolument dans le Reggae, où nous avons finalement pu danser. Ah oui, malgré l’importance de l’islam (et de la chrétienté, sauf à Zanzibar) il y a pas mal de Rastas en Tanzanie… Va comprendre. Enfin, ce sont souvent ceux qui sont le plus intéressés à parler aux touristes wazungus.

Un mot encore sur la cuisine: On nous vend l’île aux épices, l’originalité de cette cuisine qui combine les meilleurs éléments des cuisines arabes, indiennes et africaines… Des clous! (non, même pas des clous de girofles.) Je dois être trop habitué aux saveurs complexes et poignantes des cuisines indiennes, sans compter les cuisines arabes, mais pour moi beaucoup des cuisines africaines (sauf l’Afrique du nord, évidemment, et l’Éthiopie, et dans une moindre mesure dans l’ex-Zaïre, où on sait au moins bien utiliser le piment) sont désespérément fades, et Zanzibar ne fait pas à ce point exception. Le poisson et les fruits de mers sont frais et savoureux, pas de doutes; (Karl, il y a beaucoup de homards qui ont l’air pas mal, même si je n’y ai pas goûté!) mais quant à la sauce de curry de coco au tamarin… Euh, je vois bien le coco, mais où est le tamarin? Oui, il y a bien eu du girofle et de la cardamome dans le riz, mais le mélange est approximatif et n’approche pas un bon biryani. Le thé au girofle, par contre, n’est pas mal. Il y a de très jolies cafetières en cuivre, coniques, où des vendeurs de rues servaient traditionnellement du café arabe, mais que je n’ai vues servir maintenant que de décorations. (J’ai pu avoir de l’espresso décent, Zanzibar est amplement assez touristique pour ça. Mais où est le dépaysement? J’ai fini par avoir un bon café arabe… Dans un hôtel flyé et écolo tenu par des Palestiniens!) Oh, et pour ajouter l’insulte à l’injure, le service est souvent anormalement lent. (Oui, je suis en Afrique, mais même à Dar on ne me fait pas attendre 40 min. pour une salade…) Bref, comme destination gastronomique, nous avons vu mieux. Mais bon, je me plains, mais comme je le disais je suis gâté. Les saveurs auraient pu être mieux soulignées, mais il y en avait quand même; nous avons croisé une Canadienne en mission on Zambie, elle nous a dit que la cuisine n’y goûte vraiment absolument rien. L’horreur.

Enfin… Le lendemain, à la plage! Nous sommes allés à Jambiani, sur la côte est, dont on nous avait dit que ce n’était pas la meilleure plage pour se baigner mais qu’on pouvait y faire des marches magnifiques à marée basse… En effet, la plage descend très lentement, ce qui signifie qu’à marée haute, on peut presque marcher 200m vers la mer sans qu’elle dépasse de beaucoup le niveau des genoux. Mais nous avons découvert que c’est une très mauvaise idée. Heureusement que l’eau était claire, d’ailleurs; car entre les algues (nombreuses), j’ai pu voir à temps pourquoi ce n’était en effet pas une plage de baignade. Flash-back: À l’âge de six ans, en voyage à travers l’Afrique (Karl faisait un reportage qui l’a fait voyager six mois, et Geneviève et moi à peine moins) une vague m’avait fait perdre pied, que je n’ai repris que sur une colonie d’oursins noirs. Il a fallu une douzaine de jours à ma mère pour enlever les épines incrustées dans mes pieds (à l’aide d’une aiguille de seringue, oui nous avons essayé mille autres moyens avant celui-ci) (pendant ces jours, elle a aussi dû me porter sur de bonnes distances… Bref.) Donc, j’ai reconnu avec un peu de terreur mes anciens amis oursins, venus me saluer en nombre au milieu des algues. Je suis encore surpris (et reconnaissant à ma bonne étoile) de ne les pas avoir piétinés à nouveau.

Les hôtels ont fait des corridors de sable entre les algues pour marcher en sûreté jusqu’aux bateaux, d’où il est possible de faire du tuba en plus haute mer; une fois informés (bien qu’un peu tard, par ailleurs…), ces corridors nous ont permis de marcher plus loin vers le large. Nous avons décliné la promenade en bateau; nous n’avions qu’une journée de plage, nous voulions ne pas trop en faire. Nous avons effectivement fait une jolie marche à marée basse, et quelques rencontres avec d’autres voyageurs nous ont permis d’avoir une belle soirée par la suite. Le retour a été sans histoires; sinon que le traversier de 13h30 était plein (impossible de réserver à plus de 24h d’avance, grrr….) et que nous avons dû prendre celui de 16h, dont Veena avait eu une expérience désastreuse lors de son premier séjour (fort roulis, 80% du bateau en a été malade…) Mais nous avons eu une mer exceptionnellement calme. (Nous avons appris plus tard qu’il y a une saison autant qu’une heure pour les mauvais trajets.)

Qu’est-ce que j’en retire? L’architecture est magnifique, mais on sent qu’elle a souffert; et la ville de pierre, à l’exception du fort Omani, est de facture somme toute assez récente. Une ancienne mosquée semble aussi magnifique, de ce que nous en avons vu; mais elle est entourée de bâtiments modernes qui masquent la vue extérieure; quant à l’intérieur, il est évidemment interdit aux non-musulmans. Même le souk n’a que 150 ans, ce qui explique en partie que les splendides portes de bois aient survécu. La population est mélangée, et a déjà été cosmopolite; mais il y a eu un repli avec la chute de leur fortune, et la révolution n’a rien arrangé. Les touristes sont donc bien accueillis, mais on sent qu’il y a une réserve. Le sentiment de réserve n’est d’ailleurs pas spécifique à Zanzibar; nous attendons toujours de nous faire des amis Tanzaniens (sauf un, mais il a grandi en Suède, ça compte pas!) (Pour être honnête, je n’ai pas de mon côté travaillé mon Swahili.) Nous nous sentons un peu plus d’affinité avec la culture de Zanzibar, qui a l’avantage d’hériter plus directement de la richesse de la culture arabe, et d’avoir été moins neutralisée par la modernité qu’à Dar; mais cela ne la rend aucunement plus accessible.

Notre séjour a été très agréable, je ne veux pas dénigrer; oui Zanzibar vaut la peine d’être vu. Mais… le centre de Stone Town en tout cas est pas mal touristique. Quand nous retournerons, ce sera d’une part une vraie visite de plage (avec plongée, ça fait longtemps, mais ça attendra que je sois plus en moyens) et d’autre part nous allons essayer de profiter des différentes options de tourisme culturel pour rencontrer des gens dans les villages. C’est encore un peu artificiel, mais ça devrait déjà être pas mal mieux… Il y en a autour de la plage que nous avions choisi (en partie pour cette raison) mais nous n’avons pas eu le temps ou l’énergie cette fois-ci; et en effet, les hôtels, même s’ils étaient infiniment plus luxueux, ne semblaient pas complètement déconnectés du village environnant. Il y a de l’espoir. Mais l’identité de touriste (i.e. source de revenu…) est un sacré handicap social.

Encore une fois, je ne peux non plus pas trop me plaindre des prix; en tant que résident, le traversier par exemple ne m’a coûté que 10500TSh (US$9 environ), vs US$35 pour les touristes normaux. Non, ce n’est pas grand chose; mais la différence sera encore plus bienvenue dans le cas des safaris, dont les taux doivents semble-t-il augmenter significativement à partir de Janvier, suite à une augmentation des permis d’entrée dans les parcs nationaux. Par contre, ce fameux permis de séjour prolongé, outre la bagatelle de $120 (payés par CUSO), m’a coûté au moins une quinzaine de visites aux départements d’immigration (je n’ai pas tenu de compte exact, mais je suis convaincu que c’est dans ces eaux-là, sans hyperbole.) Non que le processus soit à ce point pénible en lui-même, mais il est presque impossible d’avoir une source d’information sûre quant aux documents requis, où se procurer les formulaires, quel formulaire s’applique à mon cas, combien il me faudra débourser, où, quand, et comment (Dollars US, bien entendu, dont j’ai dû inscrire les numéros de chaque billet!), combien de temps prendra tout le bazar, alouette. Une des raisons pour lesquelles il est difficile d’offrir toute cette information est que les fonctionnaires sont assez peu disponibles: J’ai souvent attendu devant un guichet vide. Impossible, lorsqu’ils sont là, d’avoir une idée du temps d’attente autre que “bientôt” si c’est le même jour, et sinon les estimés sont sans valeur. Veena n’a pas eu tant de peine, d’une part parce que CUSO avait mieux préparé son arrivée, d’autre part parce que les dernières démarches ont été confiées au chauffeur de Haki Elimu, à qui il était plus facile d’avoir l’heure juste en tant que Tanzanien. Comme Haki n’est pas en odeur de sainteté auprès du gouvernement en ce moment, ils ont jugé qu’il serait plus sûr que j’y aille moi-même, ce qui s’est révélé une magnifique occasion de pratiquer la paramita de la patience. (Paramita: les vertus bouddhistes.)

D’autre part… J’ai enfin envoyé un chapitre théorique (presque) complet à mon directeur de thèse, dont j’attends des commentaires détaillés. Donc, à qui me demande où j’en suis: Enfin à la moitié! Donc fort en retard quant aux délais prévus, soit dit en passant. Mais je ne suis pas fâché des progrès (63000 mots pour l’instant, j’espère dépasser 2^64 avant la fin de l’année ;-) et mon directeur m’a accordé hier la grâce d’une extension pour poursuivre. Je compte rédiger la deuxième moitié en beaucoup moins de temps, les bases étant enfin posées. Mais ça veut aussi dire que je n’installe toujours pas l’internet chez nous pour encore quelques mois…

Ah, en parlant de poser, les rideaux sont finalement installés (Youppi!). L’électricité a été plus stable dernièrement, mais on nous assure qu’une telle anomalie prendra fin bientôt. Je me suis donc procuré une batterie d’appoint pour mon cher portable, qui semble encore tenir le coup malgré la chaleur.

Voilà, c’étaient votre correspondant du centre-ville de Dar es Salaam, et exceptionnellement les régions limitrophes. Suite au prochain épisode, et d’ici là bonne année!

Marc-Antoine

Aujourd’hui, je suis un peu trop fatigué (léger mal de ventre) pour penser clairement à ma thèse, qui progresse bien qu’encore à pas de tortue.
Après l’Albatross et l’Hydre de Lerne, l’image de bestiaire qui m’a frappé plus récemment est celle de Snoopy sur sa niche, tapant et re-tapant “C’était une nuit sombre et orageuse.” Dans un épisode subséquent, il commence à accumuler les fragments: “Une porte claqua. La bonne cria. Pendant que les enfants pleuraient de faim, le roi vivait dans le luxe.” (Commentaire de Snoopy: Au deuxième chapitre, je lie le tout… Vous comprendrez que c’est cette deuxième partie que je suis en train d’écrire) Puis il entame le chapitre deux avec d’autres fragments disjoints et commente: “Je me crée des difficultés!”
Non, ça ne va pas si mal que ça. Cette image m’a fait rire plus que pleurer, ce qui, je l’espère, est plus un bon signe pour ma thèse qu’un mauvais signe pour ma santé mentale (!)

Pendant que nous parlons de fragments, et puisque beaucoup de vous me demandez mes impressions de Tanzanie, que je me sens bien incapable de vous donner de notre charmant appartement d’où, tel Snoopy sur sa niche, j’écris une bonne partie de chaque journée, alors qu’une autre partie est occupée à m’évacher dans la chaleur (l’été a sérieusement commencé, ici) et encore une autre à essayer d’organiser ledit charmant appartement (charmant à ceci près bien sûr que nous attendons toujours les rideaux pour couper le soleil. Et les tringles pour tenir les rideaux. Et les trous dans les murs de ciments pour visser les tringles. Et la perceuse pour percer les trous. Et l’électricité pour alimenter la perceuse. Et un nouveau générateur dans la ville pour faire l’électricité. Et le bateau qui vient de l’Inde pour apporter le générateur. Est-ce que ça commence à ressembler à une chanson à répondre? L’arbre est dans ses feuilles, Marion-don-dé.)

Donc, disais-je, en parlant de fragments, voici les fragments d’un dictionnaire Tanzanien sur lequel je travaille à mes moments perdus, avec quelque aide de Veena:

Trottoir
Bande irrégulière le long de la rue. Est employée par les magasins pour leur étalage, par les marchands de rues pour leur échoppe (de complets, de cartes de téléphones, d’eau de coco (q.v.)…), par des taxis ou camions pour se garer, par les gardes qui discutent, des badaux qui jouent aux dames, des mendiants en famille… Et donc parfaitement inappropriée pour la marche, et encore moins pour le trot. Les piétons adoptent donc une démarche sinueuse, sautillant du trottoir au trafic de la rue. Nous proposons “sautoir”.

Eau de coco
«La vraie raison pour laquelle nous sommes ici». (Veena)

Rideaux
Cet obscur objet du désir, comme disait Bunuel. Nous tendons à l’oublier, mais les rideaux dépendent d’infrastructure de base, telles les tringles. Les poles, hélas, doivent être installées par des fundis (q.v.) Ceux-ci, pour tout arranger, ne peuvent travailler sans électricité (q.v.)

Fundi
Mot kiswahili pour les ouvrier. Juron Tanzanien.

Electricité
Une bête étrange, sans horaire fixe bien que principalement nocturne, évidemment pas indigène à la Tanzanie. Semble apparentée au chat du Cheshire.

Horaire
Oui, oui, nous savons que nous devons en écrire un. (par exemple, pour le rationnement de l’éléctricité) Mais… vous ne vous attendez quand même pas à ce qu’en plus, nous le suivions?

Logique (VG)
L’illusion que les événements doivent suivre un cours ordonné. Laissez-la à l’aéroport. (avec de la chance, vous pourrez peut-être la récupérer au retour?)

Gratification (VG)
Ce qu’on s’attend à obtenir au travers une transaction commerciale, une interaction sociale, ou l’emploi d’infrastructures. Oubliez ça!

Gratification Immédiate (VG+MAP)
Euh… ça va bien? Pas de fièvre?

Répit
Ah. Un but plus réaliste… Enfin, on peut toujours dormir, non?

Mosquée
Un lieu de culte, où les gens vont se recueillir en silence. Sauf, bien sûr, quand le Muezzin appelle les fidèles à la prière par hauts-parleurs interposés (nullement incommodés, semble-t-il, par le manque d’éléctricité) cinq fois par jour, à partir d’un peu avant cinq heures du matin, bien assez fort pour nous réveiller au travers les fenêtres fermées ET les boules dans les oreilles.

DalaDalas (VG)
Boîtes à sardines, pleines de musique funky et de résidents aimables, qui contre toute attente vous mènent à destination pour presque rien.

Plages
Sable blanc, plein soleil, vagues douces, des familles en vacance, moins de sollicitation qu’en ville… Dis, quand-est-ce qu’on y retourne?

Gentillesse
Une constante.

Sur cette dernière note… Oui, les contacts sont encore assez difficiles. Les Tanzaniens sont en effet vraiment gentils, mais il est quand même difficile de se faire des amis: Parmi les collègues Tanzaniens de Veena, nous avons eu les meilleures conversations avec les quelques personnes ayant étudié à l’étranger. Bien sûr, l’expérience des voyages fait que nous avons plus en commun, mais combien de Tanzaniens sont dans cette situations? Plus qu’on peut penser, mais pas encore assez. Nous parvenons à sortir de notre isolation, ce qui est une bonne nouvelle, mais surtout en rencontrant d’autres wazungus (étrangers.) Pas uniquement, cela dit, et nous sommes ici pour rester encore assez longtemps, alors nous ne perdons pas espoir.

Les Tanzaniens ne sont pas seulement gentils et aimables, mais très polis; J’ajouterai que la Tanzanie commence à me rappeler le Canada d’un peu trop près. Vestiges d’un système social en phase de démantèlement néo-libéral, politesse souvent au point d’éviter tout conflit, de ne pas faire de vagues… (un comble pour un pays côtier!) Le gouvernement est paternaliste, et les gens sont assez écoeurés de la façon dont se passent les élections (surtout à Zanzibar, mais même sur le continent tout n’est pas rose pour le parti au pouvoir) mais pourtant on n’en parle qu’en termes voilés, avec un étrange mélange de colère sourde et de fatalisme. (Et je suis persuadé qu’il ne s’agit pas de peur, mais d’une hésitation à brasser la cage.) J’entends que les Zanzibaris sont plus explicites quant à leurs doléances, en particulier quant à la fédération qui n’est pas au goût de tout le monde. On sent bien qu’il s’agit d’une (autre) société distincte.

Donc… J’espère que tout va bien pour vous tous. Merci du fond du coeur pour les quelques braves ceux qui envoient des vraies réponses individuelles à mes courriels collectifs, et mes plus plates excuses si je n’y réponds que fort rarement: J’essaie encore de me concentrer sur la thèse. Mais j’apprécie beaucoup qu’on m’écrive, et quand ma vie sera plus normale (Chantal m’a assuré qu’il y a une vie après la maîtrise) je me rattraperai et je vous répondrai individuellement pour votre peine.

Tutoanana tena
(Au revoir!)
Marc-Antoine

Je trouve assez compliqué d’écrire, témoin le temps que me prend ma maîtrise, mais en plus maintenant je dois me confronter au fait que, vivant depuis plusieurs années dans le Rest Of Canada, j’ai maintenant de nombreux amis anglophones, dont tous ne parlent pas français. J’essayerai donc de traduire pour eux quelques-uns de mes courriels de voyage, dont celui-ci. Mais je ne veux pas non plus me priver de la possibilité d’écrire dans une ou l’autre langue sans traduire si ça me chante.

J’aime autant vous prévenir à l’avance que, au départ du moins, tout cela vous semblera un effort en pure perte; je serai tellement occupé, en 2005, à finir ma maîtrise que je doute de pouvoir rester en contact et vous envoyer beaucoup de courriels, collectifs ou non. Mais je compte bien pouvoir rectifier le tir en 2006.

Cet aspect technique du message étant derrière nous, voici un bref résumé de la situation pour ceux à qui je n’ai pas donné de nouvelles depuis trop longtemps: Veena ayant eu quelque difficulté à trouver un troisième emploi à Ottawa, après que South Asia Partnership ait commencé à éprouver de sérieuses difficultés, elle a opté pour un poste de volontaire avec CUSO, qui a l’avantage de lui donner un poste de direction des communications, ce qui est une suite logique de développement professionnel pour elle. Elle travaille donc depuis trois mois à Haki Elimu, une ONG qui veut impliquer les citoyens dans les politiques d’éducation, et j’ai moi-même accepté de l’accompagner pour la plus grande partie de ses deux ans à Dar es Salaam, Tanzanie, d’où j’écris maintenant. CUSO me donne les moyens de l’accompagner comme conjoint de fait (billet d’avion, per diem), ce qui me laisse le loisir de terminer ma thèse de maîtrise (cette année, dernier délai. Oui, je sais que c’est un mémoire, mais l’Université d’Ottawa appelle ça une thèse.) après quoi je pourrai sans doute commencer à vraiment apprécier le pays, apprendre le Swahili, peut-être voir si je puis faire un peu de bénévolat, et d’autre part commencer à développer quelques projets de recherche qui me trottent dans la tête pour l’avenir. En fait, c’est une merveilleuse opportunité de découvrir un nouveau pays et d’établir des contacts dans un nouveau contexte.

Donc… Après avoir passé ces premiers trois mois sans Veena de retour à Montréal pour donner un autre coup sur la maîtrise, sur laquelle je reviendrai certainement (mis à part la thèse et la séparation, ce fut un séjour par ailleurs très agréable dans un magnifique appartement à Verdun, qui appartient à Sangeeta, que je remercie encore une fois de son hospitalité…), j’ai fait mes valises (un peu en catastrophe comme trop souvent) pour un voyage sans histoire sur British Airways, sinon que j’ai vraiment pu dormir dans l’avion(!), que le service était compétent, et que le souper tenait à vouloir faire “honneur” à la réputation de la cuisine britannique. J’ai rencontré un couple charmant au départ à Dorval, dont il prenait le même avion jusqu’à Londres, mais je ne pouvais pas toujours me lever de mon siège pour lui parler et mes voisines de siège étaient sans conversation. (Ce dernier point m’arrangeait, je voulais vraiment dormir.) En cours de route, j’ai eu le plaisir d’une journée d’escale à Londres… Mes excuses à mes ami-e-s qui habitent Londres ou les environs plus ou moins immédiats: je n’y étais que pendant vos heures de travail, et comme je ne savais pas dans quel état je serais, je n’ai pas osé vous faire venir de loin. En fin de compte, j’étais en assez bon état pour faire un tour éclair de sales choisies du British Museum, de la Tate Gallery, _et_ de la National Gallery! (Bon, surtout la salle Turner dans ce dernier cas, une splendeur.) Je ne me serais pas rendu au troisième musée si je n’avais manqué de justesse les heures d’ouverture de la chapelle de Westminster, que j’ai dû me contenter de zieuter de l’extérieur. La gallerie Tate était également fort intéressante, encore que j’en aie surtout retenu l’architecture du quartier environnant, ouvrier, qui m’a rappelé bien des films (entre autres le troublant Spider de Cronenberg, qui se déroulait possiblement ailleurs mais bon.) Toutefois, si l’architecture de Londres vaut le coup d’oeil, je n’ai pas réussi à sympathiser avec les Londonien-ne-s, qui me sont apparus aussi réservés que le veut leur réputation. Pour être honnête, j’aurais pu essayer plus fort au lieu de courir les monuments-z-et-sites, et je suis persuadé que j’aurais eu plus de succès si je m’étais plutôt installé dans un pub… Mais bon, vous imaginez le prix des pubs à Londres, et en général je parviens à établir contact autrement. J’y suis d’ailleurs parvenu, et de façon révélatrice: Dans le “tube” qui devait me ramener à l’aéroport, cherchant à m’assurer que le train suivant serait le bon, j’ai reçu des indications d’une… indo-tanzanienne(!) particulièrement spontanée avec qui j’ai eu le plaisir de jaser tout au long du trajet (allô, Aash!) Bon, je crois que j’étais dû pour arriver en Tanzanie.

Arrivée sans histoire également: Les douanes sont passées comme un charme (non, rien à déclarer. Merci.) et Veena avait pris congé pour venir me chercher à l’aéroport, je n’étais pas trop amoché par le voyage (bien que mon corps ait fini par accuser le choc par la suite) et j’ai pu goûter l’appartement superbe qu’elle a obtenu en plein centre-ville. Arrivé vendredi matin, nous avions une longue fin de semaine devant nous, dont une partie importante (en dehors de nos retrouvailles bien sûr) fut consacrée à des considérations logistiques: La principale raison en est que, à Dar es Salaam, les heures d’ouverture des commerces sont encore conçues pour des familles où quelqu’un reste à la maison pour faire les courses pendant que l’autre travaille: Que ce soit l’épouse, la domestique dans une famille plus riche, ou dans notre cas, le conjoint de fait. Veena travaille de très longues heures, et devait faire toutes ses courses le samedi matin; de m’avoir à la maison nous donne plus de flexibilité. Elle devait donc m’indiquer les principaux marchés et magasins généraux du coin pour que je sache où aller. De plus, l’appartement (spacieux au demeurant… oui, il y a de la place pour les visiteurs) doit encore être en partie meublé, bien que Veena ait déjà accompli beaucoup par elle-même: en particulier nous devons encore obtenir un classeur robuste (à l’épreuve des voleurs) pour y mettre nos portables, ainsi qu’un bureau pour que je puisse écrire (j’écris en ce moment sur la table basse du salon, assis au sol comme il m’est coutumier), et nous avons commencé à explorer les magasins de meubles. Hélas, comme nous sommes au centre-ville, beaucoup de meubles sont importés et chers; mais je crois que nous avons finalement trouvé un endroit qui nous arrange. Enfin, il fallait m’équiper d’un téléphone, enfin rebrancher mon téléphone cellulaire sur un fournisseur Tanzanien. Alors: vous pouvez m’appeler au 011-255-787-228-393. Idem pour les SMS, infiniment moins coûteux, quoique dans ce cas le “011″ initial doive être remplacé par un “+”. Je sais que peu d’entre vous ont un téléphone avec SMS; en tous cas j’attends encore la réponse de quelques-un-e-s! Mais bon, si vous voulez me contacter, c’est pas mal plus efficace que le courriel, que je ne regarde que deux ou trois fois par semaine. Bien sûr, mes réponses SMS seront plus laconiques que ces courriels! Oui, je pourrais, et j’ai d’ailleurs l’intention d’obtenir un accès internet à la maison… après la fin de la maîtrise! (Vous devez commencer à entendre le Leitmotiv…)

En passant, je suis heureux de constater que le système de téléphone prépayé m’offre même la boîte vocale (même si, de façon typique, ça a été la croix et la bannière pour  configurer la boîte vocale; les pamphlets, et même le système téléphonique informatisé donnent un numéro erroné pour avoir accès à la boîte vocale. Soupir.) La boîte vocale est surtout utile dans la mesure où j’utilise un peu le cellulaire comme téléphone de maison, et je le traîne rarement avec moi. Un des premiers jours, quelqu’un que j’avais effectivement légèrement heurté avec mon sac à dos a commencé à se plaindre (en Swahili) que je lui avais marché sur les pieds (oui bien sûr) pendant que son comparse tentait de me faire les poches. Ils étaient tellement malhabiles et grossiers que je l’ai senti tout de suite, pendant que Veena l’eng… Bref, le pickpocket amateur a retiré sa main de ma poche sans en retirer mon cellulaire, et a fait l’innocent sur le coin de la rue sans tenter de fuir. Et pourquoi donc? Je n’allais manifestement pas m’attaquer à la bande (ils étaient au moins trois dans le coup) et il n’y avait pas de police à proximité. Nous avons pris parti de ne pas tenter un scandale et nous en sommes simplement allés. Et puis franchement, une fois le choc passé, ils faisaient surtout pitié. Leur incompétence, comme leur attitude, suggère qu’ils étaient plausiblement sous influnce de la drogue. D’après les voisins, aussi indo-tanzaniens, il y a une recrudescence de vols ces jours-ci (selon eux surtout attribuables à des immigrants Kenyens, largement considérés plus agressifs que les Tanzaniens… préjugé justifié? Va savoir.) du fait que la police était surtout occupée à superviser la préparation des élections, qui viennent ce 30 octobre. Jusque là, du moins, on nous conseille d’éviter Zanzibar, et je vais faire particulièrement attention à ne rien transporter de valeur.

Que ces voleurs aient été ou non Kenyens, je tiens à préciser que cet épisode ne représente aucunement l’impression que je me fais de la population Tanzanienne en général: Les gens sont accueillants, et si on m’accoste souvent dans la rue pour me demander d’où je viens et me souhaiter la bienvenue, il arrive même assez souvent que ce soit sans même (!) le faire suivre par une proposition commerciale (promoteurs de safari, changeurs d’argent sur le marché noir, etc. abondent ici comme ailleurs.) Par contre, mon ignorance presque complète du Swahili, bien que pas complètement paralysante au centre-ville, est un handicap social certain avec la plupart des Tanzaniens, à l’exception notable des indo-Tanzaniens, pour la très grande majorité d’origine Gujarati (province immédiatement au nord de celle de Mumbai) et trilingues. La communauté indo-tanzanienne est importante, en nombre et en poids économique, installée depuis plusieurs générations, avec ses temples, etc. À beaucoup d’égards, je pourrais être en Inde: l’architecture coloniale britannique de Dar es Salaam rappelle évidemment l’architecture coloniale britannique de Mumbai; au centre-ville en particulier, un nombre important de commerces appartiennent à des indo-tanzaniens, et disons-le c’est avec eux qu’il m’est pour l’instant le plus aisé d’interagir, pour les raisons lingusitiques citées plus haut; et évidemment à la maison, il nous est beaucoup plus facile à tous deux de cuisiner Indien que diverses cuisines occidentales, surtout du fait de la disponibilité des ingrédients idoines. Bon, nous mangeons aussi un peu africain, surtout quand la domestique cuisine. Eh oui, Veena a engagé une domestique. Disons-le, malgré ma réticence, je ne vois pas non plus comment faire autrement; comme il fait chaud, les fenêtres retent ouvertes pour le courant d’air, et la maison s’empoussière rapidement; nous n’avons pas de lessiveuse (ni d’espace pour en installer une, ni de buanderie voisine); bref un tas de contraintes que nous allégeons avec de la technologie chez nous et qui, ici, impliquent un travail salarié, ou dans les familles plus pauvres un surcroît de travail pour la femme et/ou les aînés. Si pas elle, ce serait moi. Je serais prêt à en faire plus à la maison, mais j’avoue que devant la lessive à la main, je mets les pouces. (Avez-vous déjà essayé? Oui, peut-être en camping mais pour deux ans?) Anecdote: Un représentant de CUSO, lui-même originaire du Sierra Leone et fort comme quatre, s’était (il y a assez longtemps) installé à Dar es Salaam dans un appartement qui n’avait pas l’eau courante. Il a essayé de monter les seaux d’eau à la main, et a abandonné au bout de quelques jours. Épuisant. Il a finalement convaincu ses voisins de cotiser pour installer une pompe à eau. Aucun n’en avait vu l’utilité auparavant, car la tâche incombait, évidemment, aux femmes et aux enfants. Bon. Le travail invisible est souvent le plus pénible. Donc, nous avons une domestique, qui vient chaque matin de semaine. (Beaucoup à mon goût, mais nous croyons que moins qu’un mi-temps serait problématique pour elle.) Elle s’appelle Marie, et Veena parvient à lui communiquer les instructions en Swahili, à ma grande admiration. Visiblement, Marie est pas mal débrouillarde elle-même. Il est clair que dans un autre contexte, elle aurait un bien meilleur emploi. Quant à moi… Bon, dans quelques mois je me mettrai au Swahili et je pourrai peut-être lui parler, ainsi qu’au reste de la population Tanzanienne.

Disons-le, je n’ai pas tant à raconter parce que je suis un peu casanier en ce moment: le matin je reste à la maison, car Marie y est présente; et ça me permet de travailler. Après dîner j’explore un peu, mais autant j’apprécie le fait d’être au centre-ville pour des raisons pratiques, autant ce n’est pas un coin qui donne à ce point envie de se balader. Le soir, Veena rentre tard, nous mangeons, nous nous retrouvons un peu, et à l’occasion nous poussons l’exploration un peu plus loin… En fin de semaine, elle m’a emmené à une des plages dans la partie nord de la ville; du centre-ville, j’avais presque oublié que nous vivions sur la côte! La plage était magnifique, surtout pour une plage de ville; moins polluée que bien des plages américaines, du beau sable et de beaux rochers… Je n’avais pas apporté de quoi me baigner, c’était une visite d’exploration, mais ça a fait beaucoup pour me faire sortir de ma coquille. Au risque de me répéter, jusqu’à la fin de cette année, je n’aurai pas beaucoup à raconter car je ne me sens pas vraiment corps et âme en Tanzanie. Je ne regrette absolument pas d’être ici, mais mon attention est ailleurs. En 2006, nous verrons… Je suis persuadé qu’il y a beaucoup à faire et à sentir ici, mais je crois que même alors il me faudra un temps d’adaptation. La vie peut être douce, ici, mais il me faudra faire ma place car je sens que mes préoccupations habituelles y ont peu d’écho. Et Veena trouve difficile de se faire un réseau social, alors qu’elle a l’avantage d’avoir accès à une communauté de travail; je n’aurai pas un tel accès avant plus longtemps. Beaucoup disent que l’Inde est un pays difficile, et c’est certainement vrai; mais j’y avais l’avantage de parler une langue commune; à ma seconde visite j’avais un accès privilégié grâce à la famille de Veena, et à ma première visite je me suis rapproché des Tibétains, qui étaient exilés et donc plus ouverts à parler à un étranger. Je crois que si je me trouve un accès à la société Tanzanienne, toute accueillante qu’elle puisse être, ce sera peut-être aussi par le biais des cultures plus marginales, qui heureusement y abondent. La société Tanzanienne est très plurielle, c’est un de ses principaux points d’intérêts pour moi. Enfin, une chose à la fois. (Pole, pole, commme on dit ici, ce qui signifie à peu près la même chose que le “piano, piano” des italiens.)

À bientôt,
Marc-Antoine