Je trouve assez compliqué d’écrire, témoin le temps que me prend ma maîtrise, mais en plus maintenant je dois me confronter au fait que, vivant depuis plusieurs années dans le Rest Of Canada, j’ai maintenant de nombreux amis anglophones, dont tous ne parlent pas français. J’essayerai donc de traduire pour eux quelques-uns de mes courriels de voyage, dont celui-ci. Mais je ne veux pas non plus me priver de la possibilité d’écrire dans une ou l’autre langue sans traduire si ça me chante.

J’aime autant vous prévenir à l’avance que, au départ du moins, tout cela vous semblera un effort en pure perte; je serai tellement occupé, en 2005, à finir ma maîtrise que je doute de pouvoir rester en contact et vous envoyer beaucoup de courriels, collectifs ou non. Mais je compte bien pouvoir rectifier le tir en 2006.

Cet aspect technique du message étant derrière nous, voici un bref résumé de la situation pour ceux à qui je n’ai pas donné de nouvelles depuis trop longtemps: Veena ayant eu quelque difficulté à trouver un troisième emploi à Ottawa, après que South Asia Partnership ait commencé à éprouver de sérieuses difficultés, elle a opté pour un poste de volontaire avec CUSO, qui a l’avantage de lui donner un poste de direction des communications, ce qui est une suite logique de développement professionnel pour elle. Elle travaille donc depuis trois mois à Haki Elimu, une ONG qui veut impliquer les citoyens dans les politiques d’éducation, et j’ai moi-même accepté de l’accompagner pour la plus grande partie de ses deux ans à Dar es Salaam, Tanzanie, d’où j’écris maintenant. CUSO me donne les moyens de l’accompagner comme conjoint de fait (billet d’avion, per diem), ce qui me laisse le loisir de terminer ma thèse de maîtrise (cette année, dernier délai. Oui, je sais que c’est un mémoire, mais l’Université d’Ottawa appelle ça une thèse.) après quoi je pourrai sans doute commencer à vraiment apprécier le pays, apprendre le Swahili, peut-être voir si je puis faire un peu de bénévolat, et d’autre part commencer à développer quelques projets de recherche qui me trottent dans la tête pour l’avenir. En fait, c’est une merveilleuse opportunité de découvrir un nouveau pays et d’établir des contacts dans un nouveau contexte.

Donc… Après avoir passé ces premiers trois mois sans Veena de retour à Montréal pour donner un autre coup sur la maîtrise, sur laquelle je reviendrai certainement (mis à part la thèse et la séparation, ce fut un séjour par ailleurs très agréable dans un magnifique appartement à Verdun, qui appartient à Sangeeta, que je remercie encore une fois de son hospitalité…), j’ai fait mes valises (un peu en catastrophe comme trop souvent) pour un voyage sans histoire sur British Airways, sinon que j’ai vraiment pu dormir dans l’avion(!), que le service était compétent, et que le souper tenait à vouloir faire “honneur” à la réputation de la cuisine britannique. J’ai rencontré un couple charmant au départ à Dorval, dont il prenait le même avion jusqu’à Londres, mais je ne pouvais pas toujours me lever de mon siège pour lui parler et mes voisines de siège étaient sans conversation. (Ce dernier point m’arrangeait, je voulais vraiment dormir.) En cours de route, j’ai eu le plaisir d’une journée d’escale à Londres… Mes excuses à mes ami-e-s qui habitent Londres ou les environs plus ou moins immédiats: je n’y étais que pendant vos heures de travail, et comme je ne savais pas dans quel état je serais, je n’ai pas osé vous faire venir de loin. En fin de compte, j’étais en assez bon état pour faire un tour éclair de sales choisies du British Museum, de la Tate Gallery, _et_ de la National Gallery! (Bon, surtout la salle Turner dans ce dernier cas, une splendeur.) Je ne me serais pas rendu au troisième musée si je n’avais manqué de justesse les heures d’ouverture de la chapelle de Westminster, que j’ai dû me contenter de zieuter de l’extérieur. La gallerie Tate était également fort intéressante, encore que j’en aie surtout retenu l’architecture du quartier environnant, ouvrier, qui m’a rappelé bien des films (entre autres le troublant Spider de Cronenberg, qui se déroulait possiblement ailleurs mais bon.) Toutefois, si l’architecture de Londres vaut le coup d’oeil, je n’ai pas réussi à sympathiser avec les Londonien-ne-s, qui me sont apparus aussi réservés que le veut leur réputation. Pour être honnête, j’aurais pu essayer plus fort au lieu de courir les monuments-z-et-sites, et je suis persuadé que j’aurais eu plus de succès si je m’étais plutôt installé dans un pub… Mais bon, vous imaginez le prix des pubs à Londres, et en général je parviens à établir contact autrement. J’y suis d’ailleurs parvenu, et de façon révélatrice: Dans le “tube” qui devait me ramener à l’aéroport, cherchant à m’assurer que le train suivant serait le bon, j’ai reçu des indications d’une… indo-tanzanienne(!) particulièrement spontanée avec qui j’ai eu le plaisir de jaser tout au long du trajet (allô, Aash!) Bon, je crois que j’étais dû pour arriver en Tanzanie.

Arrivée sans histoire également: Les douanes sont passées comme un charme (non, rien à déclarer. Merci.) et Veena avait pris congé pour venir me chercher à l’aéroport, je n’étais pas trop amoché par le voyage (bien que mon corps ait fini par accuser le choc par la suite) et j’ai pu goûter l’appartement superbe qu’elle a obtenu en plein centre-ville. Arrivé vendredi matin, nous avions une longue fin de semaine devant nous, dont une partie importante (en dehors de nos retrouvailles bien sûr) fut consacrée à des considérations logistiques: La principale raison en est que, à Dar es Salaam, les heures d’ouverture des commerces sont encore conçues pour des familles où quelqu’un reste à la maison pour faire les courses pendant que l’autre travaille: Que ce soit l’épouse, la domestique dans une famille plus riche, ou dans notre cas, le conjoint de fait. Veena travaille de très longues heures, et devait faire toutes ses courses le samedi matin; de m’avoir à la maison nous donne plus de flexibilité. Elle devait donc m’indiquer les principaux marchés et magasins généraux du coin pour que je sache où aller. De plus, l’appartement (spacieux au demeurant… oui, il y a de la place pour les visiteurs) doit encore être en partie meublé, bien que Veena ait déjà accompli beaucoup par elle-même: en particulier nous devons encore obtenir un classeur robuste (à l’épreuve des voleurs) pour y mettre nos portables, ainsi qu’un bureau pour que je puisse écrire (j’écris en ce moment sur la table basse du salon, assis au sol comme il m’est coutumier), et nous avons commencé à explorer les magasins de meubles. Hélas, comme nous sommes au centre-ville, beaucoup de meubles sont importés et chers; mais je crois que nous avons finalement trouvé un endroit qui nous arrange. Enfin, il fallait m’équiper d’un téléphone, enfin rebrancher mon téléphone cellulaire sur un fournisseur Tanzanien. Alors: vous pouvez m’appeler au 011-255-787-228-393. Idem pour les SMS, infiniment moins coûteux, quoique dans ce cas le “011″ initial doive être remplacé par un “+”. Je sais que peu d’entre vous ont un téléphone avec SMS; en tous cas j’attends encore la réponse de quelques-un-e-s! Mais bon, si vous voulez me contacter, c’est pas mal plus efficace que le courriel, que je ne regarde que deux ou trois fois par semaine. Bien sûr, mes réponses SMS seront plus laconiques que ces courriels! Oui, je pourrais, et j’ai d’ailleurs l’intention d’obtenir un accès internet à la maison… après la fin de la maîtrise! (Vous devez commencer à entendre le Leitmotiv…)

En passant, je suis heureux de constater que le système de téléphone prépayé m’offre même la boîte vocale (même si, de façon typique, ça a été la croix et la bannière pour  configurer la boîte vocale; les pamphlets, et même le système téléphonique informatisé donnent un numéro erroné pour avoir accès à la boîte vocale. Soupir.) La boîte vocale est surtout utile dans la mesure où j’utilise un peu le cellulaire comme téléphone de maison, et je le traîne rarement avec moi. Un des premiers jours, quelqu’un que j’avais effectivement légèrement heurté avec mon sac à dos a commencé à se plaindre (en Swahili) que je lui avais marché sur les pieds (oui bien sûr) pendant que son comparse tentait de me faire les poches. Ils étaient tellement malhabiles et grossiers que je l’ai senti tout de suite, pendant que Veena l’eng… Bref, le pickpocket amateur a retiré sa main de ma poche sans en retirer mon cellulaire, et a fait l’innocent sur le coin de la rue sans tenter de fuir. Et pourquoi donc? Je n’allais manifestement pas m’attaquer à la bande (ils étaient au moins trois dans le coup) et il n’y avait pas de police à proximité. Nous avons pris parti de ne pas tenter un scandale et nous en sommes simplement allés. Et puis franchement, une fois le choc passé, ils faisaient surtout pitié. Leur incompétence, comme leur attitude, suggère qu’ils étaient plausiblement sous influnce de la drogue. D’après les voisins, aussi indo-tanzaniens, il y a une recrudescence de vols ces jours-ci (selon eux surtout attribuables à des immigrants Kenyens, largement considérés plus agressifs que les Tanzaniens… préjugé justifié? Va savoir.) du fait que la police était surtout occupée à superviser la préparation des élections, qui viennent ce 30 octobre. Jusque là, du moins, on nous conseille d’éviter Zanzibar, et je vais faire particulièrement attention à ne rien transporter de valeur.

Que ces voleurs aient été ou non Kenyens, je tiens à préciser que cet épisode ne représente aucunement l’impression que je me fais de la population Tanzanienne en général: Les gens sont accueillants, et si on m’accoste souvent dans la rue pour me demander d’où je viens et me souhaiter la bienvenue, il arrive même assez souvent que ce soit sans même (!) le faire suivre par une proposition commerciale (promoteurs de safari, changeurs d’argent sur le marché noir, etc. abondent ici comme ailleurs.) Par contre, mon ignorance presque complète du Swahili, bien que pas complètement paralysante au centre-ville, est un handicap social certain avec la plupart des Tanzaniens, à l’exception notable des indo-Tanzaniens, pour la très grande majorité d’origine Gujarati (province immédiatement au nord de celle de Mumbai) et trilingues. La communauté indo-tanzanienne est importante, en nombre et en poids économique, installée depuis plusieurs générations, avec ses temples, etc. À beaucoup d’égards, je pourrais être en Inde: l’architecture coloniale britannique de Dar es Salaam rappelle évidemment l’architecture coloniale britannique de Mumbai; au centre-ville en particulier, un nombre important de commerces appartiennent à des indo-tanzaniens, et disons-le c’est avec eux qu’il m’est pour l’instant le plus aisé d’interagir, pour les raisons lingusitiques citées plus haut; et évidemment à la maison, il nous est beaucoup plus facile à tous deux de cuisiner Indien que diverses cuisines occidentales, surtout du fait de la disponibilité des ingrédients idoines. Bon, nous mangeons aussi un peu africain, surtout quand la domestique cuisine. Eh oui, Veena a engagé une domestique. Disons-le, malgré ma réticence, je ne vois pas non plus comment faire autrement; comme il fait chaud, les fenêtres retent ouvertes pour le courant d’air, et la maison s’empoussière rapidement; nous n’avons pas de lessiveuse (ni d’espace pour en installer une, ni de buanderie voisine); bref un tas de contraintes que nous allégeons avec de la technologie chez nous et qui, ici, impliquent un travail salarié, ou dans les familles plus pauvres un surcroît de travail pour la femme et/ou les aînés. Si pas elle, ce serait moi. Je serais prêt à en faire plus à la maison, mais j’avoue que devant la lessive à la main, je mets les pouces. (Avez-vous déjà essayé? Oui, peut-être en camping mais pour deux ans?) Anecdote: Un représentant de CUSO, lui-même originaire du Sierra Leone et fort comme quatre, s’était (il y a assez longtemps) installé à Dar es Salaam dans un appartement qui n’avait pas l’eau courante. Il a essayé de monter les seaux d’eau à la main, et a abandonné au bout de quelques jours. Épuisant. Il a finalement convaincu ses voisins de cotiser pour installer une pompe à eau. Aucun n’en avait vu l’utilité auparavant, car la tâche incombait, évidemment, aux femmes et aux enfants. Bon. Le travail invisible est souvent le plus pénible. Donc, nous avons une domestique, qui vient chaque matin de semaine. (Beaucoup à mon goût, mais nous croyons que moins qu’un mi-temps serait problématique pour elle.) Elle s’appelle Marie, et Veena parvient à lui communiquer les instructions en Swahili, à ma grande admiration. Visiblement, Marie est pas mal débrouillarde elle-même. Il est clair que dans un autre contexte, elle aurait un bien meilleur emploi. Quant à moi… Bon, dans quelques mois je me mettrai au Swahili et je pourrai peut-être lui parler, ainsi qu’au reste de la population Tanzanienne.

Disons-le, je n’ai pas tant à raconter parce que je suis un peu casanier en ce moment: le matin je reste à la maison, car Marie y est présente; et ça me permet de travailler. Après dîner j’explore un peu, mais autant j’apprécie le fait d’être au centre-ville pour des raisons pratiques, autant ce n’est pas un coin qui donne à ce point envie de se balader. Le soir, Veena rentre tard, nous mangeons, nous nous retrouvons un peu, et à l’occasion nous poussons l’exploration un peu plus loin… En fin de semaine, elle m’a emmené à une des plages dans la partie nord de la ville; du centre-ville, j’avais presque oublié que nous vivions sur la côte! La plage était magnifique, surtout pour une plage de ville; moins polluée que bien des plages américaines, du beau sable et de beaux rochers… Je n’avais pas apporté de quoi me baigner, c’était une visite d’exploration, mais ça a fait beaucoup pour me faire sortir de ma coquille. Au risque de me répéter, jusqu’à la fin de cette année, je n’aurai pas beaucoup à raconter car je ne me sens pas vraiment corps et âme en Tanzanie. Je ne regrette absolument pas d’être ici, mais mon attention est ailleurs. En 2006, nous verrons… Je suis persuadé qu’il y a beaucoup à faire et à sentir ici, mais je crois que même alors il me faudra un temps d’adaptation. La vie peut être douce, ici, mais il me faudra faire ma place car je sens que mes préoccupations habituelles y ont peu d’écho. Et Veena trouve difficile de se faire un réseau social, alors qu’elle a l’avantage d’avoir accès à une communauté de travail; je n’aurai pas un tel accès avant plus longtemps. Beaucoup disent que l’Inde est un pays difficile, et c’est certainement vrai; mais j’y avais l’avantage de parler une langue commune; à ma seconde visite j’avais un accès privilégié grâce à la famille de Veena, et à ma première visite je me suis rapproché des Tibétains, qui étaient exilés et donc plus ouverts à parler à un étranger. Je crois que si je me trouve un accès à la société Tanzanienne, toute accueillante qu’elle puisse être, ce sera peut-être aussi par le biais des cultures plus marginales, qui heureusement y abondent. La société Tanzanienne est très plurielle, c’est un de ses principaux points d’intérêts pour moi. Enfin, une chose à la fois. (Pole, pole, commme on dit ici, ce qui signifie à peu près la même chose que le “piano, piano” des italiens.)

À bientôt,
Marc-Antoine

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