Message très, très à la dernière seconde, pour dire que je suis de passage au pays bientôt…
En fait, je prends l’avion ce soir. Pourquoi je n’ai pas écrit avant? Euh… Peut-être que j’en avais ma claque d’écrire, après les 505 pages de la maîtrise? Bon, ça c’est avec les règlements universitaires: 12 points, double interligne etc. Mais quand même environ 150000 mots. Non, ce n’est pas la seule raison, en fait j’avais commencé à écrire ce courriel immédiatement après avoir fini. Mais je crois que le même perfectionnisme qui a retardé la maîtrise jusqu’à la dernière heure m’a également fait douter que ce courriel rende compte de façon adéquate à mes sentiments ambigus après la fin de la maîtrise. (ou peut-être qu’il en rend trop bien compte?) Et puis après, Veena a fait une sinusite, puis moi une bronchite… bref. Je suis assez remis pour écrire, c’est déjà ça.

Donc, j’atterris à Montréal le 16 et je fonce sur Ottawa immédiatement après, pour ma défense de thèse le 19 au matin. Souhaitez-moi de la m… Je suis curieux de savoir ce que mon directeur aura à dire de ce machin, je n’ai pas eu de commentaires depuis que j’ai enfin commencé à lui envoyer des morceaux substantiels. (Assez tard il est vrai, mais quand même.) Je pense revenir à Montréal dans la journée du 24, fêter la St-Jean et… bon, essayer de voir du monde. Je vous récris dès que j’ai un numéro de téléphone à vous donner, mais à Montréal je serai chez mon père.

Je vous envoie ce que j’avais commencé à écrire plus tôt:

[dimanche 14 mai]
Un mot assez rapide pour vous dire que j’en terminé mon mémoire de maîtrise (et non le contraire) vendredi soir. [Le 12 mai]

C’était évidemment la dernière heure, bien sûr des erreurs se sont glissées à la dernière seconde, mais dans l’ensemble, le sentiment dominant, quand j’arrive à réaliser que j’ai terminé (ce qui n’est pas encore très clair dans ma tête, je suis encore sonné en ce moment) est un sentiment de soulagement. Le post-partum viendra sûrement quand j’aurai mieux pris conscience que je n’ai plus à réfléchir à cette (censuré) de négociation… du moins jusqu’à la défense, qui sera le 19 juin: Je viens donc faire un tour par chez vous bientôt. J’arriverai à Montréal le 16 juin, et j’irai à Ottawa peu après, pour quelques jours; il y aura sûrement une forme quelconque de célébration à Ottawa puis à Montréal!

Évidemment, quoiqu’on puisse en déduire sur l’état de veille ou de sommeil de ma raison, il semble que j’aie engendré un monstre: 505 pages, à double interligne. Non, je n’en suis pas fier, je me sens plutôt comme Pascal, demandant pardon d’un mémoire «un peu» long qu’il n’a pas eu le temps de faire court. Mais c’est mon perfectionnisme, et mon besoin maladif de toujours intégrer tous les éléments, tous les points de vues, tous les cas à la frontière, les exceptions…

Est-ce que je suis content? Il y a des morceaux dont je suis content, quelques autres dont j’ai honte. Mais d’un côté ou de l’autre, je n’ai encore aucun recul. Vendredi soir, j’ai pris une bière mais j’étais encore en train de penser à des fragments de texte le lendemain; samedi nous sommes allés à la pendaison de crémaillère d’une nouvelle collègue de Veena, ce qui m’a aidé à commencer à décrocher, belle soirée en passant; ce matin tôt, nous avons participé à un tour des bâtiments historiques de Dar es Salaam, organisé par un urbaniste qui veut faire prendre conscience de la disparition de l’héritage de la ville; j’étais en déficit de sommeil après le party, mais heureux de commencer à prendre contact un peu plus avec la ville où j’habite depuis sept mois et demie, et que j’ai encore l’impression de si mal connaître… Mais je commence aussi à y établir des contacts. Entre autres, avec un indien du Kerala qui veut promouvoir le logiciel libre en Tanzanie. Depuis dimanche, nous avons l’internet à la maison; j’avais retardé de le faire installer pour minimiser tout ce qui pouvait me distraire de ma rédaction. Ce n’est pas la haute vitesse de chez nous, mais je vais pouvoir vous contacter plus facilement qu’avant. (Psst: ceux qui ne l’ont pas encore fait: Prenez un compte sur )
[Ouais, tu parles. Mon lien internet est en panne plus souvent qu'autrement depuis une semaine, comme pas mal d'infrastructure ici. Oh, et le courant va encore nous lâcher, et les routeurs internet ont aussi besoin de courant...]

Ensuite? Rattraper mon sommeil, d’abord. Et commencer à définir mieux mes prochains projets, nombreux, qui ont attendu trop longtemps que je finisse par finir ma rédaction. Ah, et trouver moyen de me renflouer, les études c’est pas exactement gratuit, surtout si on prolonge.

[quelques jours plus tard...]
Je m’étais donné deux objectifs au départ de la maîtrise: comprendre un phénomène, et développer un formalisme pour le décrire. Je crois que je comprends ce que j’ai étudié beaucoup mieux qu’avant, mais mes tentatives de développer un formalisme ne m’ont mené nulle part. Alors pour décrire l’argumentation (parce que c’est encore mon objectif, quelles que soient les limites de la thèse), je devrai passer par des informalismes. Je commence à y penser… Bref, je continue à penser recherche. Mais pour l’instant, je dois trouver des moyens de vivre ça en-dehors du cadre académique, où je ne trouve pas vraiment comment m’insérer, étant donné mon style de travail; et puis j’ai vraiment l’impression que, d’avoir eu à travailler sur de l’empirique pendant quatre ans, ce sont quatre ans passés à travailler exactement à l’envers de mes compétences et de mes talents, et si j’ai appris beaucoup plus, il y a un sentiment d’avoir travaillé à développer quelque chose que je ne mènerai jamais plus loin. Et ce n’est pas la première fois. Il faudra que j’arrête à tourner autour de mes projets et que je les mette en oeuvre. (Bon, peut-être que le post-partum est commencé après tout!)

[fin du brouillon]

Bon, et un mois après, comment je me sens?
Un peu plus anxieux, je crois. J’ai passé quelques semaines à me remettre à jour côté programmation, à attendre des contrats qui ne se sont pas concrétisés ou à des moments moins opportuns, avant de tomber malade; et de chercher des contacts pour la suite. Je n’ai vraiment à travailler que dans un an, ce qui est un luxe incroyable; mais aucun coussin financier pour absorber le choc du retour. Je dois donc commencer à établir des contacts à partir d’ici, dans la mesure où l’infrastructure de communication me le permet. [Ce message était prêt à envoyer hier, n'eût été de la cie de télécommunications Tanzanienne.] Bref, je pense plus à l’avenir, fort incertain, qu’à cette thèse qui appartient presque déjà à mon passé. J’espère bien entendu en tirer quelques articles, mais j’avoue que je me sens déjà loin de l’ordre de réflexion qui a été le mien pendant la rédaction de la thèse. Je voyais alors ces réflexions comme un préalable aux travaux que je veux maintenant entreprendre, mais maintenant je n’en suis plus si certain. À l’aube de mes quarante ans, je crois qu’il est temps d’arrêter de me préparer. Alors à quoi je veux en venir? Je suis en train d’essayer de le définir de façon plus précise, et ça m’est évidemment très difficile: mes idées de projet sont évidemment grandioses, comme d’habitude. Et elles ne sont pas sans précédents, et j’ai vu ces précédents échouer, voire réussir sans être accueillis. Je dois donc porter un soin infini à la définition de mon projet, et passer de l’imaginaire infini à une réalité à la fois précise et réalisable. C’est le plus grand défi pour un Verseau, sans doute, que de passer au concret.

C’est d’ailleurs ça qui est la vraie réussite de la thèse: j’ai tout fait pour abstraire, et j’ai dû me résigner à passer par le concret. C’est la grande leçon que j’avais à y apprendre, et si ça rentre encore difficilement, et toujours de reculons, disons que la leçon porte un peu plus chaque fois. (qui a dit qu’il s’agissait d’un exercice “académique”?) En ce sens, le contenu importe peu.

Bon, un peu trop philosophique, peut-être… Mais il semble qu’on puisse se sentir ainsi après une rédaction de maîtrise!

J’espère prendre le temps de rédiger des courriels plus ancrés dans la réalité Tanzanienne la prochaine fois ;-)

Marc-Antoine

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